À chacun « son » Congo?

Elika M’Bokolo et Philippe Lamberts
Mis en ligne sur lesoir.be

La colonisation belge a fait l’objet de nombreuses études. Comment les citoyens belges perçoivent-ils aujourd’hui la période de la colonisation du Congo?

Les plus critiques rappellent généralement la terreur du caoutchouc léopoldienne (le fameux scandale des mains coupées) ou l’assassinat de Patrice Lumumba. Les plus nostalgiques évoquent les jours heureux vécus dans la colonie perdue ou encore les réalisations dans le domaine de la santé et des infrastructures.

Faute d’un réel débat public sur le passé colonial que la Belgique partage avec le Congo, des récits partiels et contradictoires continuent à coexister, laissant à chacun et chacune le soin de fabriquer « sa » propre version de l’histoire coloniale. Résultat: plus de cinquante ans après l’indépendance du Congo, la mémoire coloniale en Belgique demeure encore extrêmement sélective et fragmentée.

Certes, la colonisation belge a fait l’objet de nombreuses études de la part d’historiens, d’économistes, de sociologues, d’anthropologues, etc. Mais, au-delà des mérites respectifs de tous ces travaux, leur audience se limite aux sphères universitaires, ne touchant que faiblement, à quelques rares exceptions près, le grand public. En outre, au-delà de l’histoire des faits, celle des mentalités est encore plus largement méconnue. Les études et les réflexions publiques sur les thèmes et les évolutions de la propagande coloniale, depuis ses origines jusqu’à sa disparition, ont été non seulement rares, mais aussi très tardives.

C’est en partant de ce constat que l’ONG Coopération par l’Éducation et la Culture (CEC) a réalisé l’exposition « Notre Congo/Onze Kongo », issue d’une première version créée en 2000. En s’appuyant sur un abondant matériel iconographique (affiches, livres et revues, gravures, publicités, timbres-poste, cartes postales, BD, images pieuses, photos de presse, etc.) et audiovisuel datant de la période coloniale belgo-congolaise, ce projet vise un triple objectif.

Le premier est d’expliquer comment la propagande a autrefois fonctionné pour justifier l’entreprise coloniale. Certes, l’examen de l’iconographie ne peut en aucun cas se confondre avec l’analyse des faits. Néanmoins, il offre l’occasion de se rappeler et d’aborder plus largement l’histoire coloniale et, en outre, de diffuser le regard congolais sur cette période. Comme le démontre l’exposition, la propagande coloniale belge a évolué dans le temps : si, à l’origine, les premières images exaltent la conquête et l’héroïsme des pères fondateurs, elles véhiculent durant l’entre-deux-guerres l’idée d’une pax belgica mi-sérieuse (images d’ordre et de stabilité) mi-folklorique, pour finalement vanter la gestion paternelle et le progrès continu à partir des années cinquante. Il existe néanmoins une constante dans l’histoire de l’iconographie coloniale belge : en comparaison à celle des autres pays, la propagande évangélique y occupera toujours une place prépondérante.

Réflexion

À une époque marquée par la surconsommation d’images, l’exposition « Notre Congo/Onze Congo » amène également à une réflexion plus large sur le rôle de tout type d’images et leur contenu. Comme l’a souligné par le passé Jean-Pierre Jacquemin, concepteur de la version initiale de l’exposition, le cas de figure colonial est en effet très riche en enseignements. Difficile, par exemple, ne pas voir une filiation directe entre l’iconographie coloniale et l’imagerie publicitaire véhiculée par de nombreuses ONG de développement et d’aide humanitaire. Bien que plus d’un demi-siècle les sépare, ces images imposent une même représentation de l’homme noir comme un être à sauver, à soigner ou à instruire. Si l’œuvre civilisatrice a laissé place aujourd’hui à celle du développement, le rapport à l’autre n’a pas changé : l’un donne et l’autre reçoit. Que pèse pourtant aujourd’hui le montant de l’aide octroyé à la République Démocratique du Congo (RDC) comparé aux pertes colossales engendrées par le pillage de son sous-sol ?

Enfin, le troisième objectif de ce projet est d’amener le visiteur à s’interroger sur l’articulation entre le racisme colonial et le racisme d’aujourd’hui. Il existe en effet un lien évident entre l’absence d’une remise en question collective de l’imagerie coloniale et la persistance des préjugés et des stéréotypes menant aux discriminations et au racisme. Le cas de la Belgique est assez édifiant à ce sujet. Malgré le caractère répressif de l’arsenal législatif, les discriminations et les inégalités observées entre autres dans les domaines du logement et de l’emploi y demeurent particulièrement tenaces. Par exemple, plusieurs études ont mis en évidence la situation paradoxale à laquelle la diaspora congolaise est confrontée en Belgique : en dépit d’un haut niveau d’éducation (elle compte de loin le plus d’universitaires), elle souffre d’un haut niveau de pauvreté et de précarité.

Au-delà du contexte belge, l’actualité européenne nous rappelle sans cesse combien les effets négatifs de la propagande coloniale persistent encore aujourd’hui. L’avalanche d’insultes racistes qui a accompagné les nominations de Christiane Taubira et de Cécile Kyenge respectivement aux postes de Garde des Sceaux en France et de Ministre l’Intégration en Italie en est la parfaite illustration. De même, si les thèses racistes développées par les mouvements d’extrême droite connaissent aujourd’hui un succès croissant, c’est aussi parce que l’indispensable devoir de mémoire sur le passé colonial n’a jamais été réellement assumé en Europe. En l’absence d’un bilan de notre histoire coloniale il est pourtant impossible de penser le vivre-ensemble dans nos sociétés.

Pour ces raisons, l’initiative lancée par Coopération par l’Éducation et la Culture (CEC) ne peut qu’être saluée. Il reste maintenant aux autorités belges de participer activement à cet effort de « décolonisation mentale ». Cela implique tout d’abord de soutenir financièrement la recherche académique sur la période de la colonisation belge en Afrique centrale, mais également les projets pédagogiques destinés à en vulgariser les résultats auprès du grand public. Enfin, il demeure essentiel d’accorder une place significative à l’histoire de la colonisation et de la décolonisation de l’Afrique centrale dans les programmes scolaires en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Communauté Flamande.

Nous pensons en effet qu’il est plus que jamais temps de libérer la parole sur la question coloniale.

Elika M’Bokolo est professeur des Universités, EHESS (Paris) et Université de Kinshasa / Philippe Lamberts est député européen Ecolo

Image à la Une: Copyright Belga – publiée sur http://www.lesoir.be/486002/article/debats/cartes-blanches/2014-03-05/chacun-son-congo

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