Chypre: «La décision de l’Eurogroupe est la décision la plus irresponsable que j’ai jamais vue»

Le Soir, JUREK KUCZKIEWICZ, Mercredi 20 mars 2013

Le député parlementaire européen (Ecolo) Philippe Lamberts analyse la gestion européenne de la crise chypriote.

L’Union européenne a-t-elle laissé se développer en son sein un monstre fiscal et bancaire?

Evidemment. Il y a deux éléments qui jouent. D’abord, on remarque que lorsque des monstres bancaires se développent, tant que les choses se passent bien on se dit que c’est bon pour l’économie, etc. Personne ne se dit qu’il y a quelque chose de pas naturel. Or, lorsqu’il y a une croissance excessive de crédit, c’est toujours le signe que quelque chose de pas du tout naturel est à l’œuvre : une bulle immobilière, du blanchiment…

Et le second élément ?

Le voici : pour tout ce qui touche au secteur bancaire ou à la fiscalité, l’Union européenne est régie par le principe du chacun pour soi. Car au nom de quoi va-t-on mettre son nez dans les affaires d’un autre Etat ? En vertu de la souveraineté fiscale – qui est traduite par la règle de l’unanimité sur ces matières entre les 27 – on ne fait rien. Même si l’on sait parfaitement que cela pue quelque part, on n’ira pas y mettre son nez. Si l’on veut demander des comptes à l’Irlande sur sa fiscalité sur les entreprises, elle reviendra poser des questions par exemple sur les intérêts notionnels en Belgique, ou d’autres avantages en France. On commencerait à s’intéresser à d’autres : Malte, Gibraltar, ou d’autres.

On le fera ?

Non. Chaque fois qu’on veut toucher à l’évasion ou même l’optimisation fiscales en Europe, au blanchiment, on n’en fait rien. Le parlement européen n’est d’ailleurs pas compétent sur ces matières. Et il n’y a strictement aucune volonté des ministres des Finances de faire quelque chose là-dessus. La directive sur les bonus (dont Philippe Lamberts a été l’un des défenseurs) a récemment suscité beaucoup de contestation. On a beaucoup moins parlé d’une autre décision qui entrera en vigueur le 1er janvier 2015 : toutes les banques devront, dans leurs rapports annuels, indiquer, pays par pays, leurs chiffres d’affaires, leurs profits, les taxes acquittées et les subsides perçus, les noms des entités juridiques et les nombres de personnes employées. Autrement dit : on verra par exemple que telle grande banque dispose aux îles Cayman d’une entité qui fait 4 milliards de chiffre d’affaires, 500 millions de profits, en employant 16 personnes. Mais le Parlement européen a dû soumettre les ministres des Finances sous forte pression, et même sous chantage à l’adoption des règles comptables de Bâle III, afin qu’ils acceptent cette réglementation. En fait, ils ne veulent pas de la transparence : et je ne vous parle pas de ministres des Finances des Barbades, mais des 27 Etats membres de l’Union européenne ! Si l’affaire chypriote suscitait un intérêt de l’opinion publique pour ces problèmes et le refus de transparence des Etats, cela serait un progrès.

Comment jugez-vous la réunion de l’Eurogroupe qui a accouché du plan d’aide à Chypre ?

C’est simple : depuis trois ans où je suis parlementaire européen et membre de la commission des affaires économiques et monétaires, je ne me souviens pas d’un acte politique posé par des dirigeants européens qui ait fait preuve d’une telle irresponsabilité. Ils ont commis là une faute politique d’une gravité sans précédent. On a touché à l’un des piliers sur lesquels repose la confiance des citoyens dans le système bancaire européen. On aurait voulu la saper, qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Et qui a pris cette décision ? Le commissaire Olli Rehn qui, avec son administration, donne des leçons de rigueur aux gouvernements. Jörg Asmussen, le membre allemand du directoire de la Banque centrale européenne, les ministres des Finances Schäuble et Moscovici ! Et j’oubliais : le ministre des Finances néerlandais Jeroen Dijsselbloem, qui préside depuis peu l’Eurogroupe. Ce sont ces dirigeants qui ont pris le dirigeant chypriote dans un coin en lui disant : ce sera comme cela, et pas autrement.

Vous mettez en cause leur compétence ?

Mais ils sont censés être au courant de certaines choses. Par exemple du projet de directive sur la résolution des crises bancaires (dite « BRRD »), sur laquelle on est très avancé, et qui liste l’ordre selon lequel ont fait « payer »  des intervenants : d’abord les actionnaires, puis les créanciers obligataires, puis les détenteurs de crédits non garantis, puis les détenteurs de dépôts supérieurs à 100.000 euros, et enfin seulement, en tout dernier recours, au contribuable. Ils ne pouvaient pas ignorer cela quand ils ont décidé : non seulement ils ont laissé de côté les créanciers obligataires mais ils s’en sont pris aux « petits » déposants, qui dans tous les cas auraient du rester hors d’atteinte. De la sorte, ils envoient un signal à tous les déposants européens, en particulier dans les pays au système financier fragilisé.

Retrouvez également mon passage sur la Première (Face à l’Info) sur le même sujet, lundi 18 mars 2013

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