Des marchés livrés à eux-mêmes

Interview réalisée par Pierre Loppe parue dans La Libre du 13 août 2011, synthétisant mon analyse des récents développements de la crise.

Les marchés financiers sont-ils devenus fous ?

La crise financière entamée en 2007 nous a rappelé que, livrés à eux-mêmes, les marchés financiers sont incapables d’assurer la stabilité et le développement de nos économies. Elle a remis en lumière le rôle essentiel des gouvernements à cet égard. Or, ces derniers – aux Etats-Unis et en Europe, les deux plus grandes économies développées – font preuve d’un triple déni de réalité. Le premier a consisté, et consiste encore dans une large mesure, à ignorer que la dette de certains Etats, je pense ici à la Grèce ou à l’Irlande, ne pourra être intégralement remboursée. Depuis dix-huit mois, les marchés anticipent donc que d’une manière ou d’une autre, une restructuration aura lieu, laquelle impactera un secteur financier encore trop fragile. Les décisions prises le 21 juillet par le Conseil Européen sont à la fois trop peu – une réduction de la dette grecque d’un équivalent de 20 points de PIB, ce qui laisse celle-ci avec un stock de dette de 130% du PIB – et trop tard. Les incertitudes sont donc loin d’être levées.

Le deuxième consiste à soutenir contre toute évidence que le seul chemin possible pour réduire la dette publique consiste à sabrer massivement et simultanément des deux côtés de l’Atlantique, dans les dépenses publiques. Comme le démontrent à nouveau les cas grec et irlandais, où de telles politiques sont menées, nul ne peut ignorer que dans un contexte où l’activité économique peine à redémarrer, ces coupes risquent fort de plonger nos économies dans la récession, sans parler de leur effet délétère sur la cohésion sociale. C’est bien ce risque de récession que les marchés financiers anticipent.

Le troisième consiste à oublier que, dans l’histoire, aucune union monétaire n’a pu survivre sans être sous-tendue par une union politique et donc budgétaire. Ce refus se manifeste de diverses manières : par la réticence croissante des pays (et des régions… pensons au débat institutionnel dans notre pays) les plus riches d’une solidarité financière avec les moins riches ; également par l’opposition résolue d’Etats-Membres (EM) à un renforcement significatif des moyens financiers propres de l’UE, embryon d’un indispensable budget « fédéral » européen ; ou encore par la réticence extrême des EM à faire de l’UE l’instrument privilégié de la régulation des marchés financiers, privilégiant leurs instances et leurs intérêts nationaux. On peut en quelque sorte dire que la plupart des gouvernements européens sont devenus, sinon euro-sceptiques, du moins euro-frileux, d’où leur extrême lenteur à décider d’avancer sur la voie d’un fédéralisme qu’au fond, ils refusent.

C’est donc plutôt la cacophonie…

La majorité des gouvernements sont incapables de formuler un concept clair sur ce qui doit motoriser la reprise de l’économie. Ils tentent de sauver les meubles en espérant une très hypothétique reprise sur la base du modèle consumériste d’hier.

Cette incapacité des gouvernements européens à décider ce qui doit l’être et à le faire au moment opportun me frappe d’autant plus qu’une seule famille politique, le Parti Populaire Européen (le CD&V et le CDH en Belgique) qui fut en son temps un artisan essentiel de la construction européenne, détient avec ses alliés de droite la quasi-totalité des leviers de commande en Europe. Ce sont les siens qui dirigent le Conseil Européen (Herman Van Rompuy), la Commission Européenne (José-Manuel Barroso), l’Eurogroupe (Jean-Claude Juncker) et une bonne vingtaine de gouvernements sur les 27 que compte l’Union dont bien entendu la France, l’Allemagne, l’Italie…, sans compter le plus grand groupe politique au Parlement Européen.

Comment expliquer ces dénis de réalité?

Je crois que les héritiers de la démocratie chrétienne européenne sont aujourd’hui victimes d’un triple piège qu’ils se sont eux-mêmes dressés. Tout d’abord, ils ont ouvert les portes de leur famille politique à tous vents : en gros, il suffisait de n’être ni socialiste ni communiste ni d’extrême droite pour intégrer les rangs du PPE. Ensuite, le PPE a très largement intégré l’agenda néo-libéral consistant à idéaliser le marché au détriment de l’Etat et donc à déréguler et à réduire la discipline budgétaire aux baisses d’impôts accompagnées de la réduction des dépenses publiques, mais aussi à réduire la notion de compétitivité à compression des coûts salariaux. Enfin, il s’est de plus en plus coalisé (voire a constitué des cartels…) avec des forces ouvertement nationalistes ou ultra régionalistes, dont il a parfois adopté le discours. Tout cela à contribué à dissoudre progressivement la vision européenne du PPE et son projet d’économie sociale de marché. Sortir des dénis que j’évoquais impliquerait pour les droites européennes de renier ce qui constitue aujourd’hui leur identité politique. J’ajoute en passant que, selon moi, l’incapacité durable de la social-démocratie européenne d’incarner une alternative crédible résulte pour partie du fait qu’elle aussi a trop souvent, dans les années 90 et 2000, adopté une posture relevant de la pensée unique.

Que préconisez-vous ? Approuvez-vous les décisions du 21 juillet ?

En premier lieu, il faut à nos yeux transformer les deux dispositifs de gestion de crise mis en place l’an dernier (le FESF et le MESF) en un véritable fonds monétaire européen. Celui-ci doit être capable d’agir préventivement sur les marchés financiers en rachetant de la dette publique et, en cas de crise, de venir au secours d’Etats en difficulté. Les décisions du 21 juillet vont dans ce sens mais se sont à nouveau arrêtées au milieu du gué, en maintenant la capacité d’intervention du futur MES à 440 milliards, alors qu’il devrait être porté au minimum à 1.000, voire 1.500 milliards, et en lui refusant la faculté explicite d’émettre des euro-obligations, c’est-à-dire d’emprunter pour le compte d’Etats-Membres.

En second lieu, il faut s’attaquer au nœud gordien qui lie la dette publique et la vulnérabilité du système bancaire européen. Rappelons que la première a augmenté de 20 points de PIB entre 2008 et 2010 en conséquence de la crise provoquée par l’irresponsabilité collective du second. Les banques, qui se posent volontiers en donneuses de leçons aujourd’hui, ont tendance à oublier leur responsabilité écrasante dans le déclenchement et la poursuite de la crise. On ne peut donc résoudre un problème sans résoudre l’autre. La réduction de la dette passe par un policy mix équilibré combinant l’optimisation des dépenses et l’augmentation des recettes : les pouvoirs publics ont un rôle crucial à jouer dans le maintien de la cohésion sociale, mais aussi dans l’amélioration de la capacité de nos sociétés à créer de la valeur pour leurs habitants et pour le reste du monde : enseignement, recherche, infrastructures… Ils doivent donc disposer des moyens nécéssaires pour accomplir ces missions.

Reduire la dette supposera sans doute également une certaine dose d’inflation au-delà des 2% auxquels la banque centrale européenne nous a habitués. Enfin, elle exigera aussi une approche programmée de restructuration des dettes souveraines qui sont devenues insoutenables. Il est frappant qu’une des raisons pour lesquelles on a retardé de plus d’un an le début de la restructuration de la dette grecque, qui s’imposait d’évidence, est qu’on a permis la création de produits financiers (les fameux CDS) qui permettent aux acteurs de se couvrir contre le risque de défaut, même lorsqu’il n’y sont pas exposés, et cela, dans l’opacité la plus totale. Le principal argument utilisé jusqu’il y a peu contre une telle restructuration était le risque qu’un défaut partiel de la Grèce entraîne le paiement des CDS, lequel risquait d’avoir sur le système financier le même effet que la faillite de Lehman Brothers en 2008. Il est temps qu’on interdise de tels produits, ce à quoi s’opposent encore et toujours de nombreux Etats-Membres, parmi lesquels l’Allemagne, l’Italie et … l’Espagne.

L’interdiction des CDS à découvert n’est qu’une des pièces d’un dispositif plus large de re-régulation du système financier européen en cours d’exécution; à cet égard, la directive visant à transposer en droit européen les propositions du comité de Bâle (« Bâle III ») ont été déposées par la Commission. Elles restent modestes sur le plan des fonds propres mais extrêmement timorées sur les plans de la liquidité et des modèles de gestion du risque. Il appartiendra au Parlement d’engager la bataille pour donner des « dents » à ce paquet législatif : il est probable que nous retrouverons en face de nous la coalition des partisans du marché et les Etats-membres soucieux de préserver les intérêts à court-terme de leurs industries bancaires nationales

Et la gouvernance économique ?

Il faut la mettre en place, c’est-à-dire assurer la convergence des politiques budgétaires et fiscales des Etats-Membres. A ce jour, le Conseil et le Parlement Européens doivent encore trouver un accord sur un paquet de six propositions législatives à cet égard. Sur le plan de la surveillance des grands équilibres macroéconomiques, le paquet nous semble acceptable ; ce n’est par contre pas le cas sur le volet budgétaire, où toute l’attention se porte sur le volet dépenses publiques, alors que le chapitre des recettes est à l’heure actuelle vide. Par delà, les orientations prises par le pacte dit « Euro+ » du Conseil nous semblent exclusivement se focaliser sur les coûts salariaux. Rééquilibrer tout cela suppose de substantiellement renforcer l’implication démocratique dans le processus : concrètement, les Parlements nationaux et européen et les partenaires sociaux doivent se retrouver au cœur de la gouvernance économique et non vaguement associés (quand ils le sont !) aux stades préliminaires de la procédure législative et de son exécution.

Enfin, il convient de doter l’Union Européenne d’un budget fédéral digne de ce nom en visant à lui donner des moyens correspondant à 5% du PIB de l’Union. A titre de comparaison, le Plan Marshall déployé par les USA en 1946 portait sur 5% du PIB des Etats-Unis, mis à la disposition de la reconstruction européenne. Il n’en faudra pas moins pour engager un Green New Deal qui permette de faire de l’Europe un des leaders mondiaux des solutions (produits et services) au double défi du 21ème siècle : assurer à chacun les conditions d’une vie digne et ce dans le respect des limites physiques de la planète. Je rêve d’une Europe championne du monde à la fois de la cohésion sociale et de l’efficacité énergétique et en ressources dans tous les secteurs de l’économie. A nos yeux, c’est là que se trouvera le moteur de l’activité sur notre continent au 21ème siècle.

Soit, mais comment payer tout cela ?

Il est vrai que l’équation est extrêmement difficile à résoudre : il nous faut simultanément réduire la montagne de dette (privée et publique, financière mais aussi sociale et environnementale) sur laquelle s’est construite la croissance économique depuis un quart de siècle et investir massivement dans les infrastructures, la cohésion sociale, dans la reconstitution de nos ressources environnementales, dans l’enseignement, la formation et la recherche. Résoudre cette équation est impossible sans remettre au centre du débat public la question fiscale. Au cours du dernier quart de siècle, nos systèmes fiscaux sont devenus de moins en moins redistributifs, ont fait porter un poids croissant sur les revenus du travail et sur la consommation tout en souffrant d’une évasion – produit de la compétition entre Etats et des paradis fiscaux – et d’une fraude devenue colossale (évaluée à 300 milliards par an pour l’UE). Est-il normal que des entreprises comme Google ou Solvay ne paient que 2 ou 3% d’impôts sur leurs revenus alors que les mêmes exigent des infrastructures et un enseignement de qualité? Est-il acceptable que le secteur financier engrange des marges bénéficiaires de 20 ou 25% (et les imposent à toute l’économie) en bénéficiant de la garantie implicite mais réelle des Etats ? Est-il moralement acceptable (et économiquement efficace) que 80 millions d’Européens soient au seuil de la pauvreté ?

En ce domaine, les priorités des Verts sont :

1. L’instauration rapide d’une taxe sur les transactions financières à l’échelle de l’UE ; après avoir tergiversé, la Commission se prépare à faire des propositions. Elles constituent le seuil minimal acceptable.

2. La mise en place au niveau de l’UE non seulement d’une assiette commune et consolidée pour l’impôt des sociétés mais également de taux minima (autour de 25%) à cet impôt ;

3. La mise en place d’une contribution climat/énergie harmonisée au sein de l’UE ;

4. La conclusion d’un « traité européen de désarmement fiscal » par lequel les Etats-Membres démantèleraient les paradis fiscaux qu’ils ont créés au sein même de leurs propres législations nationales (en Belgique : les intérêts notionnels en sont un bon exemple)

5. L’intensification de la lutte contre la fraude fiscale, notamment par la généralisation de l’échange automatique d’informations entre les administrations fiscales nationales. Ces dispositifs, dont on comprend bien qu’ils exigent une approche commune au niveau de l’Union, doivent permettre d’une part la réduction de la charge fiscale qui pèse sur les revenus du travail, en particulier les plus bas, et l’alimentation du budget européen par des ressources propres ce qui à son tour permettrait une réduction de la contribution des Etats-Membres et donc un ballon d’oxygène pour les budgets nationaux.

En parallèle, au niveau des Etats-Membres, l’impôt sur les personnes physiques doit impérativement redevenir nettement plus progressif et porter sur toutes les formes de revenu. C’est une condition indispensable au maintien du pouvoir d’achat des catégories les moins riches et partant, du maintien de la cohésion sociale.

Voilà qui ne va pas plaire au Nord du pays …

Tenons-nous en aux faits : la part de la dépense publique dans le PIB n’est pas corrélée à la performance économique d’un pays. Autrement dit, la dépense publique peut être créatrice de valeur au même titre (parfois mieux, parfois moins bien) que la dépense privée. Les Européens dépensent 11% de leur PIB à la santé, principalement au travers de systèmes publics ; les Américains en dépensent 16%, au travers de systèmes principalement privés, pour obtenir des résultats nettement inférieurs en termes de morbidité, d’espérance de vie… On a beaucoup discrédité les pouvoirs publics depuis plusieurs décennies ; il ne sont certainement pas exempts de reproches et aujourd’hui encore, partout dans le monde, ils ont à balayer devant leur porte. Mais ce sont bien les marchés qui, depuis 2007, on causé la plus grande destruction de valeur de l’histoire économique moderne. Notre objectif est bien d’arriver à un meilleur équilibre entre le marché et l’Etat ; pas à éliminer l’un au profit de l’autre.

Par ailleurs, il est aujourd’hui démontré que les sociétés les moins inégales sur le plan des revenus sont aussi celles qui réussissent le mieux à assurer le bien-être de leurs concitoyens : espérance de vie, niveau de réussite scolaire, addictions,… sur tous ces plans, leurs résultats sont meilleurs. Le théorème cher aux néo-libéraux consistant à dire « rendez les riches plus riches, au bout du compte tout le monde en profitera » est et demeure démenti dans les faits au travers de toute la planète.

En attendant, l’Europe reste divisée…

Je crois qu’il faut sortir de l’opposition entre l’Allemand vertueux et le Grec corrompu, le Portuguais paresseux ou encore l’Irlandais flambeur. Ces caricatures n’aident pas à avoir un débat serein sur ce qu’il y a lieu de faire ici, en Europe, en Belgique, en Wallonie ou à Bruxelles, pour redonner un avenir à notre économie.

Il est indéniable que l’économie allemande se porte fort bien aujourd’hui (taux de chômage de 7%, déficit public attendu de 2% en 2011, endettement public à 80% du PIB). Toutefois, on ne peut oublier que dans les années 90, cette même Allemagne, ployant sous le fardeau d’une unification menée à bride abattue, était considérée comme « l’homme malade de l’Europe ». Aujourd’hui encore, tout n’est pas rose dans l’économie allemande : 7 millions de travailleurs y sont proches du seuil de pauvreté ; les enquêtes PISA confirment (comme chez nous) les inégalités de son système scolaire ; les finances publiques locales sont très précaires ; enfin, son système bancaire – en particulier les Landesbanken, banques publiques détenues par les Etats fédérés – est, par son exposition aux marchés financiers spéculatifs, d’une fragilité extrême.

Le dynamisme économique allemand est tiré par ses exportations, bien sûr vers les pays émergents comme la Chine, mais au sein desquels les autres 26 pays de l’UE se taillent encore la part du lion (près de 60%). Ce regain de dynamisme est souvent attribué à la compression des salaires outre-Rhin : il est indéniable que les salariés allemands ont fortement contribué au nouveau succès allemand. Toutefois, les coûts salariaux allemands demeurant largement supérieurs à ceux des pays émergents, il faut se rendre à l’évidence que les entreprises allemandes ont conservé, mieux que beaucoup de leurs consoeurs européennes, une capacité d’innovation et de création de valeur. En bref, il ne suffit pas d’avoir des coûts bas pour être compétitif : il s’agit aussi – et d’abord – d’offrir un produit ou un service qui répond à une demande. Les Allemands l’ont compris comme l’illustre encore leur décision de sortie du nucléaire, présentée sans ambiguïté par Angela Merkel comme faisant partie d’une stratégie de conquête du leadership sur les technologies énergétiques du 21ème siècle. S’il est un domaine où les Etats européens feraient bien d’imiter l’Allemagne, c’est bien celui-là.

Rejoindre l’Allemagne sur le terrain de l’innovation et de la création de valeur est cependant une ambition qu’il faudra du temps aux autres Etats européens pour réaliser. C’est ce que nous nous employons à faire en Wallonie, en engageant le plan Marshall 2.vert.  

La crise, c’est la faute aux agences de notation ?

Les agences de notation jouent un rôle certain dans la crise. Certains les comparent au thermomètre qui signale la fièvre ; le casser ou l’ignorer ne résoudrait rien. La comparaison est trompeuse à deux égards. D’abord, un thermomètre est un objet qui donne la mesure d’une variable physique – la température – observable sans ambiguïté ; les agences de notation sont composées d’êtres humains qui expriment un jugement sur la fiabilité – la solvabilité – d’institutions privées ou publiques tout aussi humaines. Ce jugement ne peut donc avoir valeur de certitude scientifique : il peut être pris en défaut, comme l’ont montré les errements passés de ces mêmes agences de notation sur les obligations hypothécaires pourries (les subprime mortgages américains) ou même jusqu’il y a peu sur la dette de plusieurs Etats de la zone euro. En règle générale, le thermomètre n’influence pas la réalité qu’il mesure ; ce n’est évidemment pas le cas des évaluations produites par les agences de notation, qui bien souvent ont elles-mêmes un effet amplificateur sur la réalité qu’elles disent mesurer, voire un caractère de prophéties auto-réalisatrices, poussant des créanciers en position difficile à l’insolvabilité.

Critiquer les agences de notation ne revient donc nullement à ignorer la réalité. Si l’analyse du risque est une activité éminemment utile dans maints secteurs de l’activité humaine, les agences de notation doivent impérativement évoluer sur quatre plans. Le premier est celui de la diversité : il n’est pas sain qu’il n’y ait que trois agences de notation, qui plus est toutes américaines et souvent moutonnières les unes par rapport aux autres. Il serait bienvenu que se créent des agences de notation issues d’autres horizons – l’Asie, l’Europe – qui permettent de stimuler la compétition mais aussi à leurs clients – privés comme publics – de confronter les analyses des unes et des autres.

Le second est celui de l’indépendance : trop souvent, le mode de rémunération des agences de notation les placent dans une situation de conflit d’intérêts, qui les conduit à produire des jugements biaisés sur la réalité qu’elles sont censées évaluer. On pourrait sans doute envisager des modes de financement alternatifs, susceptibles d’assurer une plus grande indépendance des agences, tant vis-à-vis des acteurs privés que des gouvernements. Le troisième est celui du périmètre de leurs analyses : on le voit de plus en plus, les risques auxquelles les entreprises comme les gouvernements sont exposés sont de plus en plus multiformes. Une catastrophe naturelle ou un soulèvement social peuvent affecter de manière durable et profonde la solvabilité d’acteurs économiques : leur vulnérabilité à ces risques environnementaux et sociaux doit désormais faire partie des critères d’analyse des agence de notation.

Le quatrième est celui de leur rôle officiel : il n’est pas sain que les notations délivrées par les agences se voient donner un rôle réglementaire. Obliger par exemple des fonds de pension à ne détenir que des actifs notés AAA – et donc à s’en séparer s’ils se voient dégradés – revient d’une part à déresponsabiliser les gestionnaires de ces fonds et d’autre part à créer la possibilité d’un impact systémique à une décision prise par des acteurs privés, pas nécéssairement désintéressés. Il convient donc de passer au crible la législation existante et surtout d’éviter que des législations en cours de confection – on pense aux nouvelles règles prudentielles pour les banques – n’intègrent un tel rôle pour les agences de notation.

On le voit, le législateur – européen en l’occurrence – a du pain sur la planche si nous souhaitons collectivement assainir le secteur des agences de notation, sans pour autant se priver d’une activité – l’évaluation du risque – essentielle.

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Source de la photo: http://www.lalibre.be/economie/actualite/article/678791/philippe-lamberts-des-marches-livres-a-eux-memes.html (Johanna de Tessieres)

Bureau De Philippe Lamberts

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