Deutsche Bank: Gollum de la finance

Qui aurait pu en douter? Le film « Bilbo le Hobbit » a rencontré un large succès commercial en Belgique depuis sa sortie en salle en décembre 2012. Le public s’y est déplacé en masse pour retrouver sur grand écran la légende de l’Anneau et, en particulier, les mésaventures de son esclave vil et sournois : le dénommé « Gollum ». Symbole du pouvoir absolu corrupteur, l’Anneau imaginé par J.R. Tolkien exerce manifestement une grande fascination auprès de nombreux citoyens.

Si la prudence nous oblige à opérer une distinction entre fiction et réalité, l’imagination nous autorise néanmoins quelques écarts clairvoyants. Difficile en effet de ne pas céder à la tentation d’une analogie entre l’allégorie de l’Anneau et la finance débridée du 21ème siècle, de surcroît lorsque celle-ci en possède les deux principaux attributs. Formidable champ magnétique drainant les richesses produites et les cerveaux sortis des meilleures universités, la finance exerce aujourd’hui une force d’attraction indéniable. Parallèlement, elle constitue également une puissante force de destruction, comme l’atteste la crise financière actuelle.

Mais, pour parfaire notre comparaison entre l’Anneau de J.R. Tolkien et la « finance casino », il nous faut encore lui trouver un Gollum idéal, capable d’incarner la fonction du serviteur invétéré.

Accro à la spéculation

Inutile de chercher bien loin, tant la Deutsche Bank – active en Belgique depuis le début des années 1990 – semble prédestinée à un tel rôle. Tout comme Gollum vénère obsessionnellement son précieux Anneau, le monstre bancaire allemand s’adonne passionnément au culte de la « finance casino ». Et parfois, jusqu’à l’extrême: entre 2007 et 2012, la Deutsche Bank n’a pas hésité à s’enrichir en pariant sur des décès précoces!

Deux rapports du Centre d’étude des politiques européennes (CEPS) classent d’ailleurs la Deutsche Bank (en compagnie de BNP Paribas, Société Générale, HSBC, Barclays, Nordea, RBS et WestLB) parmi les banques européennes les plus spéculatives. Il ressort en effet clairement de l’analyse de son bilan que la part de ses prêts aux particuliers et aux entreprises ne représente que 17% de son actif. Le reste étant consacré à ses activités de marché (achat et vente à court terme de produits financiers).

Toutefois, notre analogie ne s’arrête pas à la simple évocation d’une intense adoration. Si le pouvoir de l’Anneau pousse Gollum au crime, celui de la finance débridée incite la Deutsche Bank à la transgression. Un chiffre? La première banque allemande possède plus de 657 filiales localisées dans des paradis fiscaux (hors Union européenne). Sa forte présence dans ces juridictions secrètes lui permet de maquiller ses comptes, de contourner les règles de prudence financière, et  d’éluder l’impôt. L’avalanche d’affaires judiciaires mettant en cause actuellement la Deutsche Bank en est la preuve la plus cinglante.

Le 12 décembre dernier, la justice allemande a ainsi perquisitionné les locaux de la banque à Francfort, dans le cadre d’une enquête sur des soupçons d’évasion fiscale massive par le biais d’échanges de permis d’émission de dioxyde de carbone (CO2). Son co-président, Jürgen Fitschen, serait directement impliqué dans le scandale. Quelques jours auparavant, le quotidien britannique Financial Times révélait que trois anciens salariés de la Deutsche Bank avaient déposé plainte auprès  des autorités financières américaines, accusant la banque d’avoir dissimulé 12 milliards de dollars (9,2 milliards d’euros) de pertes latentes pendant la crise financière. Plus précisément, ils accusent  celle-ci d’avoir volontairement sous-évalué une position géante en produits dérivés connus sous l’appellation de « leveraged super senior trades ». Ce n’est d’ailleurs pas la seule enquête judiciaire à  laquelle la Deutsche Bank est confrontée aux Etats-Unis. Le grand magazine d’investigation allemand  Der Spiegel rappelait dernièrement que la banque fait l’objet actuellement de procédures judiciaires aux USA pour expropriations abusives ainsi que pour conseils frauduleux. La réputation de la Deutsche Bank est tellement entamée au pays de l’Oncle Sam qu’elle pourrait bientôt y être surnommée la « Goldman Sachs de Francfort« .  

Enfin, la banque fait actuellement l’objet d’une enquête de la part de l’autorité de supervision allemande sur son implication dans le scandale de  manipulation du Libor, le taux interbancaire de référence sur le marché londonien. 

Le Gollum de Tolkien et la Deutsche Bank partagent un dernier point commun : leur quête de pouvoir absolu – qu’il soit de nature magique ou financière – les consume progressivement. L’appât du gain pousse en effet la banque allemande à prendre toujours plus de risques, quitte à mettre en péril sa propre existence. Faut-il rappeler qu’en l’absence des 11,8 milliards de dollars obtenus des autorités américaines dans le cadre du sauvetage de l’assureur AIG en 2008, Deutsche Bank disputerait aujourd’hui au pauvre Gollum ses traits de mort-vivant ?

Mon précieux, précieux épargnant (belge)

Mais pourquoi vous proposer aujourd’hui cette diatribe à l’encontre de la première banque allemande ? Car la sortie en salles du film « Bilbo le Hobbit» a coïncidé en Belgique avec le lancement d’une intense campagne publicitaire de la Deutsche Bank. Son objectif est clair : capter au maximum le formidable trésor que représente l’excédent d’épargne des citoyens belges. Voilà en effet une source de financement très bon marché que la banque entend utiliser à des fins essentiellement spéculatives. En adoptant comme slogan publicitaire « Un conseil doit rapporter », la Deutsche Bank joue pourtant avec un cynisme rare la carte de consultant des épargnants: c’est bien entendu à la banque, que le conseil doit rapporter. A l’instar du Hobbit, je ne saurais que trop vous conseiller de résister aux sirènes du Gollum des temps modernes.

Publié en ligne par Le Soir, le 30 janvier 2013 http://www.lesoir.be/175036/article/debats/cartes-blanches/2013-01-30/deutsche-bank-gollum-finance 

Retrouvez également mon intervention sur Bel RTL ce vendredi 01 février 2013, où nous avons discuté, entre autres, de Deutsche Bank 2013.02.01 – BelRTL

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