Fukushima et la crise financière: un parallélisme inquiétant

Ces deux catastrophes sont tout d’abord le fruit d’une croyance aveugle dans la capacité de nos sociétés à maîtriser les risques. Plus particulièrement, elles démontrent combien les modèles de calcul des risques utilisés par l’industrie nucléaire et financière ne sont pas en mesure d’anticiper les évènements extrêmes, c’est-à-dire dont la probabilité d’occurrence est très faible et l’impact colossal. Ces derniers, envisagés comme des points aberrants, sont en effet généralement exclus des échantillons de données sur lesquelles se basent les modélisations de risque. Ainsi, pour modéliser le scénario du pire de sa centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi, la société Tokyo Electric Power Company (Tepco) s’est basée sur un échantillon de données sismiques limité qui n’intégrait pas l’éventualité d’un séisme de magnitude 9. Ce risque s’est pourtant matérialisé le 11 mars dernier, provoquant une vague sismique de 14 mètres qui est passé par-dessus les digues de protection construites par l’opérateur Tepco. Résultat: le séisme et le tsunami ont provoqué une panne du système de refroidissement de la centrale et des dispositifs d’urgence, entraînant une série d’accidents et des rejets radioactifs. Les modèles de gestion des risques utilisés par les banques se sont également révélés incapables d’anticiper l’ampleur des pertes provoquées par la crise de mi-2007. En effet, d’après les méthodes de calcul utilisées, celle-ci avait une probabilité infime de se réaliser (inférieure à 1 tous les 1000 ans). Disposant de fonds propres insuffisants, les banques n’ont dès lors pas été en mesure de couvrir l’entièreté de leurs pertes.

Un deuxième trait commun aux deux catastrophes concerne leur nature quasi ingérable. Que peuvent en effet nous inspirer les milliers de tonnes d’eau déversés sur les réacteurs de la centrale Fukushima-Daiichi pour les refroidir ainsi que les milliers de milliards de dollars injectés dans le système financier pour éviter son implosion, si ce n’est l’image d’actes de désespoir face à des événements dont la complexité dépasse les experts les plus aguerris?
En outre, de multiples effets pervers découlent de ces plans d’urgence improvisés. A Fukushima, l’énorme quantité d’eau déversée pour stopper la fusion a ainsi été contaminée par les radiations avant de ruisseler jusqu’à l’océan pacifique tout proche, où le taux d’iode radioactif atteint désormais plus de 3300 fois la norme dans l’eau de mer. De même, les injections massives de liquidités dont ont bénéficiés les banques ont surtout contribué à alimenter de nouvelles bulles spéculatives, au risque de produire de nouveaux séismes financiers.

Les deux catastrophes ont également pour point commun d’illustrer parfaitement l’application du principe de privatisation des profits et de socialisation des pertes. En effet, compte tenu de leur forte rentabilité, les secteurs du nucléaire et de la finance sont aujourd’hui quasiment entièrement privatisés. Néanmoins, les crises systémiques qu’ils génèrent régulièrement font à chaque fois l’objet d’une intervention publique, aux frais du contribuable. Ainsi, suite à l’accident de Fukushima, la compagnie privée d’électricité Tepco – qui a annoncé un bénéfice net de 1,19 milliard d’euros en 2010 – fait aujourd’hui face à des pertes et dédommagements tels que sa nationalisation partielle est désormais envisagée par le gouvernement japonais. En outre, le coût des externalités négatives générées par la catastrophe (rejets radioactifs, pollutions des sols et de l’eau, risques pour la santé, etc.) ne cesse de s’alourdir. Le constat est identique dans le cas de la crise bancaire de 2007-2008. Les plans de sauvetage des banques américaines et européennes ont en effet eu pour conséquence de creuser les déficits publics des Etats.

Quatrième et dernière analogie : les crises nucléaire et financière actuelles nous font entrer de manière décisive dans l’ère des tests de résistance (« stress test » en anglais). En effet, dans les deux cas, l’argument du « stress test » est utilisé par les gouvernements non seulement pour apaiser les craintes, mais surtout pour éviter une remise en cause plus fondamentale du système en place. Ainsi, l’annonce faite récemment par les vingt-sept Etats membres de l’Union de la mise en œuvre de tests de résistance pour les réacteurs nucléaires européens vise surtout à éviter le débat sur la sortie progressive du nucléaire, en focalisant l’attention sur le seul enjeu de sa sûreté. Quant aux tests de résistance des banques européennes publiés en juillet 2010, ils ont été menés sur base d’hypothèses faibles et irréalistes afin de permettre à la majorité des institutions financières analysées de réussir l’exercice et, par ce biais, de rassurer les marchés quant à la prétendue solidité de leur bilan. Autrement dit, les tests de résistance constituent avant tout un outil de communication de plus en plus en vogue dans nos sociétés où l’accroissement des risques (crises climatique, nucléaire, financière, alimentaire, etc.) établit un état d’urgence illimité.

En résumé, les analogies mises en évidence illustrent avant tout l’incapacité de l’industrie nucléaire et financière, non seulement, à anticiper les risques extrêmes, mais également à les gérer lorsqu’ils se matérialisent, ne laissant dès lors d’autre choix aux Etats que d’intervenir pour empêcher l’implosion du système. Pour y parvenir, ceux-ci recourent non seulement à des mesures de sauvetages coûteuses et désespérées, mais également à divers outils de communication destinés à calmer momentanément les esprits. Jusqu’à ce que la prochaine crise se produise. Inutile dès lors de préciser qu’il est urgent d’amorcer une rupture radicale par rapport à ces deux secteurs économiques. Dans le cas du nucléaire, il est crucial d’élaborer au plus vite un calendrier de sortie, dans la mesure où cette énergie ne connaîtra jamais de risque zéro. Quant au secteur bancaire, un retour à sa fonction première s’impose, à savoir: financer l’économie réelle, et en priorité celle du 21ème siècle fondée sur le développement durable. Cela implique notamment de procéder à une séparation stricte des métiers bancaires, en interdisant aux banques recourant à l’épargne et bénéficiant de garanties publiques d’investir dans des opérations spéculatives.

Philippe Lamberts
Gaspard Denis

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