Lorsque les Nations-Unies plaident pour le découplage…

En mars dernier, le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement publiait un rapport réalisé à sa demande par le Panel International sur les Ressources et dont l’importance est inversement proportionnelle à la couverture médiatique – quasi-nulle – dont il a bénéficié. Ce rapport d’une importance fondamentale est à l’exploitation des ressources ce que les rapports du GIEC sont à la lutte contre le changement climatique.

Si la question du pic pétrolier revient régulièrement dans les débats publics, il ne s’agit finalement que l’arbre qui cache la forêt car c’est bel et bien un large éventail de ressources que nous utilisons quotidiennement sans même le savoir qui est en voie de raréfaction (le US Geological Survey qui fait figure d’autorité en la matière estime à 40 ans pour le cuivre, 10 ans pour le lithium, 25 ans pour le plomb, 25 ans pour les minerais de fer, etc.). Celle-ci peut d’ailleurs être aggravée lorsque ces ressources sont contrôlées par un oligopole de pays ou d’entreprises qui soit décident de « fermer le robinet », soit postposent leurs investissements. Ainsi, par exemple, le Chili, le Pérou et la Chine assurent 50 % de la production mondiale de cuivre, 77 % du platine mondial est issu d’Afrique du Sud tandis que 70 % des minerais de fer sont contrôlés par 3 grandes entreprises multinationales. Sans même parler de la spéculation sur les quelques ressources comme le cuivre ou le zinc qui sont “tradées” sur les marchés financiers. Mais, ces considérations nous écartent du propos du rapport qui se focalise sur les seules limites biophysiques de la planète.
Plutôt que d’analyser une pléthore de ressources qui noierait le message global dans les détails, le Panel International des Ressources a choisi de se concentrer sur 4 grandes catégories de ressources: les métaux industriels, les matériaux de construction, les énergies fossiles et la biomasse. D’autres rapports suivront et zoomeront sur l’utilisation des sols, des eaux, le recyclage, les flux de métaux, les technologies d’atténuation des effets du changement climatique, etc.

LES GRANDES TENDANCES MONDIALES

Entre le début et la fin du siècle dernier, la population mondiale a consommé 8 fois plus de matériaux, la plus forte progression étant enregistrée pour les matériaux de construction (x 34 !), suivies par les minerais et métaux industriels (x 27) et les énergies fossiles (x 12); l’utilisation de la biomasse a été plus modeste (x 3,6). Les ressources extraites sont ainsi passées de 7 milliards de tonnes métriques en 1900 à 55 milliards en 2000.
Si cette évolution semble astronomique, la consommation de ressources s’est déroulée à un rythme 3 fois plus lent que la croissance économique et cela, malgré la tendance baissière des prix de ces ressources (-30 % sur ce laps de temps). Par conséquent, un découplage relatif s’est opéré durant ces 100 années.
De plus, cette croissance est également moins spectaculaire si on la rapporte à la croissance démographique: le taux métabolique, c’est-à-dire la consommation moyenne (directe et indirecte) de ressources par personne et par an a doublé passant de 4,6 tonnes en 1900 à environ 9 tonnes en 2005. Cela dit, cette moyenne dissimule de fortes inégalités à travers le monde puisque le taux métabolique des pays industrialisés (où l’on observe une stabilisation depuis 30 ans) est jusqu’à 4 à 5 fois plus élevé que celui des pays en développement. Ces deux catégories de pays ne sont d’ailleurs pas homogènes car au plus la densité de population est importante (et à structure économique similaire), au moins le taux métabolique sera élevé. Ainsi, à niveau de revenu par tête égal (environ 25.000 $ par personne), la Belgique consomme 17 tonnes par habitant, soit beaucoup moins que le Canada (25) mais beaucoup plus que le Royaume-Uni (10) pour une densité de population respectivement de 360 habitants par km2, 3,3 et 247.
Cette relation n’est pas linéaire car certains pays ont exporté leurs charges environnementales en délocalisant dans des pays richement dotés en ressources naturelles et/ou à faibles coûts de production. En l’espace de 35 ans, le commerce des matières premières a été multiplié par 3,5, les pays industrialisés important 2/3 de toutes les matières Et les dégâts environnementaux ont crû de manière disproportionnée car la concentration des minerais s’est dégradée ce qui signifie que pour une même quantité extraite, il faut aujourd’hui mobiliser 3 fois plus de matières brutes qu’il y a 100 ans, ce qui n’est pas sans causer de dommages collatéraux environnementaux (pollution des nappes phréatiques, perturbation des sols, perte de biodiversité, etc.). De plus, ces activités sont sans cesse plus énergivores alors que l’on estime aujourd’hui que 8 à 10 % de la consommation primaire mondiale d’énergie sont dédiés à l’extraction de ressources !

3 SCÉNARIOS D’ICI 2050

A l’image des scénarios prospectifs réalisés par le GIEC en 2000 pour susciter une conscientisation de l’opinion publique et aider à la prise de décision dans la lutte contre le réchauffement climatique, le Panel élabore à son tour 3 scénarios censés nous éclairer sur la nécessité de réussir un découplage absolu (et non plus relatif comme durant les précédentes décennies). Tous tiennent naturellement compte des méga-tendances les plus pertinentes (9 milliards d’êtres humains, urbanisation croissante) pour l’exercice. Ils ne sont pas bornés par le pic des différentes ressources (cf. ci-dessus).
Le scénario “business-as-usual” prolonge les tendances actuelles de la stabilisation du taux métabolique des pays industrialisés (16 tonnes par tête) et d’une convergence vers ce taux dans les autres pays. Il exclut toute innovation systémique majeure concernant l’utilisation des ressources. Il en ressort un triplement de la consommation de ressources (de 55 à 140 Gt). Par conséquent si, selon le WWF, l’Humanité consomme actuellement 1,5 planète (en 2007) et que l’ONG s’attend à 2 planètes en 2030, on grimperait donc jusqu’à 4,5 planètes en 2050… Les émissions globales de CO2 quadrupleraient et briseraient le plafond du scénario le plus pessimiste imaginé par le GIEC!
Un 2e scénario envisage une division par 2 du taux métabolique des pays industrialisés et un rattrapage à ce taux de 8 tonnes par tête dans le reste du monde. Ce scénario repose sur un changement structurel substantiel et une prise de distance à l’égard du modèle de développement économique “à l’occidental”. La consommation de ressources progresserait de 40 % (70Gt). Les émissions de CO2 seraient néanmoins plus du double que celles du scénario “moyen” du GIEC.
Enfin, un troisième scénario plus radical envisage une réduction du taux métabolique des pays industrialisés d’un facteur 3 à 5 tandis que les pays en développement participeraient également à l’effort global à hauteur de 10 à 20 %, tout en s’attaquant à l’éradication de la pauvreté. Le taux métabolique global ne s’élèverait plus qu’à 6 tonnes par personne. L’extraction totale de ressources serait maintenue au niveau actuel. Les émissions de CO2 évolueraient de manière à maintenir le réchauffement climatique juste sous les 2°C d’ici à la fin du siècle. Mais, il n’en reste pas moins que la population mondiale surexploiterait toujours la surface de terre et le volume d’eau puisqu’on en resterait à 1,5 planète !

REPENSER LES SYSTÈMES D’INNOVATION

Il résulte des trois scénarios que des efforts substantiels en termes d’innovation seront requis pour maintenir l’économie mondiale à l’intérieur des limites biophysiques de la planète, tout en parvenant à éradiquer la pauvreté (en disposant globalement de moins de ressources par personne, y compris dans les pays en développement comme le postule le scénario 3 qui est le moins insoutenable). Et, de fait, on part de loin car dans son rapport préliminaire préparant sa Stratégie pour une Croissance Verte, l’OCDE avait mis en exergue un recul des investissements publics dédiés aux technologies vertes depuis le sommet du début des années ’80, ceux-ci n’atteignant plus que 4 % du total de la R&D publique.
Par ailleurs, cela implique de repenser la nature même de l’innovation car jusqu’à présent, l’innovation est venue en appui de la croissance. Elle en a été un moteur à travers notamment le concept schumpéterien de destruction créatrice. Et l’un des facteurs qui a poussé les entreprises à mettre l’accent sur l’innovation comme facteur de compétitivité a été le coût salarial car il fallait gagner sur l’aspect qualitatif ce qui était perdu sur le plan du coût. La hausse récente des prix des matières premières poussée notamment par la spéculation (qui n’est pas abordée dans ce rapport), la crainte entourant l’embargo chinois des terres rares (la Chine assurant 97 % de la production mondiale) pourrait être un incitant à réorienter l’innovation – surtout dans le secteur industriel où l’approvisionnement en matières premières représente le premier poste de coûts de production et dont l’importance est deux fois supérieure à celle des salaires ! – pour améliorer la productivité des ressources jusqu’à aller à repenser les méthodes de production et la chaîne de valeur pour finalement arriver à réduire les ressources utilisées comme inputs.
S’il appartient au secteur privé d’assumer une grande partie de l’effort d’innovation et d’intégration des produits de l’innovation dans les processus de production, le Panel insiste sur l’importance d’une intervention des pouvoirs publics car étant donné que le secteur privé ne pourra s’accaparer l’intégralité des rendements, il ne sera pas incité à optimiser pour l’ensemble de la collectivité (et d’autant plus durant les périodes de faible croissance économique) le niveau de ces investissements.

Olivier Derruine – Publié dans la Revue Nouvelle, Juillet-août 2011

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