S’en sortir sans croissance – Scénarios économique et politique pour le futur par Peter Victor


Notre modèle économique basé sur une croissance économique infinie suscite le scepticisme et la critique d’un nombre sans cesse croissant. En effet, l’idée que ce modèle ne fournirait pas la solution au changement climatique ni à l’injustice sociale, séduit de plus en plus. Forts de ce constat, il n’est cependant pas toujours évident de savoir dans quelle direction aller. Peter Victor nous propose un modèle macro-économique qui ouvre la voie à des solutions économiques et politiques prometteuses.

Le 27 septembre dernier, j’ai eu le plaisir, avec Etopia et le groupe des Verts au Parlement Européen d’accueillir Peter Victor, acteur clé de l’économie écologique et auteur du livre « S’en sortir sans croissance. Choisir de ralentir, pas le subir » . Après une session de travail au Parlement Européen, une conférence publique a eut lieu à Louvain-la-Neuve, attirant plus de 300 personnes. Succès étonnant? Pas vraiment. Dans la lignée de Tim Jackson, Peter Victor ne se présente pas comme un doux rêveur mais plutôt comme économiste réaliste face aux défis de notre temps. C’est seulement en s’affranchissant des schémas de pensée traditionnels et obsolètes que de réelles solutions pourront être développées pour le XIXe siècle. Pour en savoir plus,voici un petit résumé des idées clés de Peter Victor. Bonne lecture!

 

S'en sortir sans croissance - Scénarios économique et politique pour le futur par Peter Victor
Croissance, décroissance, accroissance? Scénarios pour le futur

Peter Victor met d’abord en lumière quelques aberrations d’une vision du monde dépassée qui érige croissance économique en tant qu’objectif de politique économique numéro un. Il souligne dès lors d’emblée l’importance de replacer l’économie au rang de sous-système de la biosphère et d’abandonner la conception classique de l’économie comme ensemble autosuffisant qui pourrait puiser matière et énergie dans la nature, et puis l’utiliser comme réceptacle de déchets à l’infini. Dans une perspective d’économie écologique, le système économique n’est pas maître de la nature mais dépendant d’elle. Le bien-être humain aussi dépend des biens et services écosystèmes fournis par notre environnement naturel. Dès lors, étant donné la finitude de notre planète et la rareté de ses ressources, ce n’est pas la croissance économique qui peut assurer une « durabilité environnementale ». Il faut renverser la vision du monde et constamment se rappeler que la viabilité et la durabilité d’un système économique ne peut se penser qu’au sein d’un environnement préservé.

Partant de cette volonté de réconcilier économie, environnement et société, Peter Victor fait un constat, encore contre-intuitif pour beaucoup: malgré l’augmentation constante de la croissance économique au cours des dernières décennies dans les pays riches, l’augmentation du bien-être a été limitée, le plein emploi n’a pas été atteint, la pression exercée sur l’environnement n’a pas été réduite et la pauvreté, pas éradiquée.

Ainsi, d’une part la croissance économique est limitée par la finitude de notre planète, d’autre part, elle ne crée pas aujourd’hui dans les pays riches une prospérité partagée. Ce double constat amène Peter Victor à réfléchir à différents scénarios pour l’avenir (croissance classique, croissance verte, décroissance, etc.) qu’il modélise de manière macro-économique classique. La modélisation du premier scénario – « business as usual » ou croissance classique – confirme les résultats médiocres atteints jusqu’à présent. Poursuivre aveuglément un objectif de croissance économique, certes permettrait d’augmenter le PIB/capita et de faire diminuer la dette, mais n’assurerait à terme ni de réduire les inégalités, le chômage et la pauvreté, ni de faire face aux défis environnementaux qui sont devant nous.

Si la croissance, telle que nous la connaissons aujourd’hui, ne permet pas d’atteindre ces objectifs, une croissance verte offrirait-elle une solution viable – c’est le deuxième scénario – ? Peter Victor définit la croissance verte comme « une manière de poursuivre les objectifs de croissance et de développement économiques, tout en prévenant la dégradation de l’environnement, la perte de la biodiversité et l’utilisation non-durable des ressources . » Même si dans ce cas de figure, les émissions de gaz à effet de serre sont réduites, il est peu probable que cette réduction soit assez grande pour être suffisante. En effet, l’impact de l’activité économique sur l’environnement ne dépend pas uniquement de l’intensité – et donc l’efficacité environnementale de l’activité économique – mais également de sa taille (scale). Il est peut-être très utile d’améliorer par 5 l’efficacité énergétique de la production de voitures, mais si en même temps on produit 5 fois plus de voitures, l’effet sur l’environnement sera nul ou même négatif. La croissance économique (c’est-à-dire, l’augmentation de l’activité économique, ou en d’autres mots, de la taille de la sphère économique par rapport à la biosphère) ne permet donc pas de garantir une amélioration environnementale suffisante. En outre, le plein emploi, la réduction de la pauvreté et l’équilibre fiscal ne sont pas davantage garantis avec ce scénario qu’avec celui de la croissance classique.

La question est donc de savoir s’il est possible d’atteindre simultanément les objectifs de réduction de la pauvreté, du chômage et des dégâts environnementaux sans recourir à la croissance, qu’elle soit verte ou non? Dans le raisonnement de Peter Victor, cela implique de tester de nouveaux scénarios, grâce à son modèle macro-économique, qui incluent une hypothèse de croissance faible ou même nulle. Différentes variantes sont testées (avec plus ou moins d’investissements, une balance commerciale à l’équilibre ou non, avec ou sans un prix sur le carbone, etc.) .

Parmi toutes ces options, un scénario est à éviter à tout prix – celui que Peter Victor appelle « no growth disaster » ou scénario de décroissance catastrophique. Il consiste à stopper sans distinction toutes les sources potentielles de croissance économique (consommation, investissement, dépenses publiques, commerce, emploi, capital, productivité) et de ne mettre en place aucunes mesures de compensation. A 10 ans, les projections sont effrayantes : taux de chômage, pauvreté et dette explosent tandis que les gaz à effet de serre diminuent à peine. Ce cas de figure, nous rappelle Peter Victor, met en évidence la nécessité de choisir le ralentissement, sans le subir.
S’en sortir sans croissance implique la mise en œuvre de mesures d’accompagnement pour éviter le scénario catastrophe. En effet, dans les autres scénarios à croissance faible ou nulle que Peter Victor modélise, les objectifs sont atteints car une combinaison gagnante de politiques a été implémentée.

Politiques pour s’en sortir sans croissance

Un scénario de croissance faible ou nulle ne sera pas automatiquement un succès. Sa réussite dépend de la mise en place de différentes politiques, dans des secteurs aussi divers que l’environnement, la population, le travail, etc. Peter Victor pointe donc les domaines d’action suivants pour la réalisation d’une alternative à faible impact environnemental, grande valeur sociale, et qui soit à la fois économiquement solide et politiquement réalisable.

Tout d’abord, il est essentiel de revoir nos indicateurs de progrès. Dans un scénario d’après-croissance, le succès ne se mesure pas en nombre de voitures produites ni en prix des actions sur les marchés financiers, mais en réussite sociale, économique, culturelle, démocratique, etc. Faisant écho au débat « au-delà du PIB », et rappelant tout particulièrement les conclusions du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi, Peter Victor plaide en faveur d’une redéfinition de nos indicateurs de richesse et de progrès, afin de mesurer ce qui compte vraiment. Il met d’ailleurs ses paroles en actes en utilisant dans son analyse l’indicateur de bien-être développé au Canada et l’indice de pauvreté humaine, créé par les Nations Unies .

Ensuite, Peter Victor fait tout logiquement une série de recommandations en ce qui concerne les politiques environnementales à mettre en œuvre. Une référence utile à son raisonnement à ce sujet est Herman Daly et ses trois principes visant à limiter le flux matériel (throughput) d’une économie de sorte à limiter son impact sur l’environnement. Premièrement, le rythme de l’exploitation des ressources renouvelables ne peut excéder celui de leur régénération. Ensuite, le rythme de l’épuisement des ressources non-renouvelables ne peut excéder celui de création de ressources alternatives. Enfin, la quantité de déchets produite ne peut excéder la capacité de les assimiler. Ces trois principes très simples permettent de justifier et guider la mise en œuvre de politiques environnementales fortes. Peter Victor propose donc de combiner les mesures suivantes: une imposition de limites quantitatives sur l’utilisation des ressources matérielles et énergétiques, la production de déchets et l’exploitation des terres (par exemple sur la production de substances nocives pour la couche d’ozone ou via l’augmentation de la surface totale des aires protégées), un prix du carbone plus représentatif mis en œuvre via des taxes et un système d’échange (de type système d’échange de quotas d’émission). L’équilibre à trouver entre ces différentes politiques dépendra de chaque situation particulière.

Peter Victor s’attaque également à un sujet plus polémique: la politique de contrôle démographique. La croissance démographique étant un facteur de croissance économique, un modèle de croissance faible ou nulle passera inévitablement par une stabilisation démographique.
Au Canada (la situation de référence pour Peter Victor), une politique de stabilisation du niveau de population peut être résumée à une politique d’immigration, étant donné que le Canada ne dispose pas d’instrument particulier régulant la taille de la population (pas de contrôle des naissances par exemple). Jouer sur l’immigration ne signifie pas ici un resserrement brutal ou une ouverture inconditionnelle des frontières mais se traduirait plutôt par une politique d’immigration qui, tout en répondant à des objectifs humanitaires, contribuerait à stabiliser le niveau de population au sein d’un pays (au regard des données démographiques de cette population comme les taux de natalité, de vieillissement, de mortalité). Peter Victor souligne néanmoins les difficultés liées à toute tentative de réforme d’une politique d’immigration, étant données les questions éthiques qu’elle soulève. Il admet ne pas avoir de réponse finale sur la question, en particulier au vu de la nouvelle catégorie de « migrants environnementaux », qui ajoute à la complexité de sujet.

Si la condition de stabilisation de la population est problématique, mais sans doute nécessaire pour atteindre un modèle soutenable, la stabilisation des forces de travail est encore plus importante, et heureusement plus acceptable. Réduire le temps de travail et le partager est en effet pour Peter Victor une des politiques clés à mettre en place. Celle-ci permettrait d’une part de stabiliser l’économie (en réduisant l’input « travail » dans la production économique) et d’autre part de répondre au problème du chômage (en partageant le travail disponible). Le succès d’une telle politique dépend néanmoins des conditions suivantes: une compensation salariale; des changements dans l’organisation du travail en général (pour garantir l’effet positif de la réduction du temps de travail sur le taux de chômage); la formation de personnel qualifié (pour assurer que les postes libérés pourront être remplis par du personnel adéquat); des coûts fixes par employé faibles; une équité dans la répartition des revenus (pour surmonter l’incompatibilité entre augmentation des revenus et réduction du temps de travail); une standardisation des heures de travail (pour éviter qu’une réduction du temps de travail ne se traduise par une augmentation d’heures supplémentaires par le personnel déjà au travail, au lieu de la mise au travail de nouveaux travailleurs).

Un autre champ d’action qu’il faut investir si on veut qu’un modèle à croissance faible soit durable et acceptable pour tous, est la dimension symbolique et culturelle de notre société de consommation. Peter Victor tente de démonter l’argument selon lequel la surconsommation caractéristique de nos sociétés serait vectrice de bien-être et de bonheur. En réalité, la cause principale de cette tendance à la surconsommation réside dans le fait que nous sommes tous les jours inondés de messages nous incitant à consommer toujours plus. De plus, l’existence d’un système de consommation basée sur le statut et la compétition sociale (posséder tel ou tel objet est un signe de reconnaissance sociale) devrait disparaître. La consommation est l’un des domaines où chaque individu peut avoir un impact direct sur l’économie et la société (via le boycott de certains produits par exemple), et représente donc un lieu clé de la concrétisation d’un modèle croissance faible ou nulle. Si l’effet d’actions individuelles sur la consommation est certain, il est néanmoins décuplé lorsque les individus agissent en groupe. Une façon d’inciter un nombre croissant d’individus à consommer moins est de jouer sur la publicité. Très concrètement, Peter Victor propose entre autres d’interdire la publicité dans les espaces publics, de mettre fin à la commercialisation de l’enfance et la publicité qui l’accompagne, d’instaurer des mesures fiscales pour les publicités (en introduisant par exemple un système de taxe différentié, avantageux pour les produits durables et respectueux de l’environnement et de la santé publique), etc. En lien avec ce changement culturel, le secteur de l’éducation est également présenté comme clé. Peter Victor insiste sur la nécessité de développer un système éducatif pour former aux diverses facettes de la vie, et pas seulement au travail.

Finalement, Peter Victor aborde les aspects d’investissements, productivité et technologie, qui sont étroitement liés entre eux. En effet, des investissements dans les infrastructures, dans le bâtiment et dans les transports par exemple ont souvent pour but d’augmenter la productivité, la qualité des services et dans le secteur privé, d’augmenter les profits. Nous sommes habitués à considérer les concepts d’investissement, de productivité et de technologie dans le contexte de croissance économique. Que deviennent-ils alors dans un contexte de croissance faible ou nulle? Selon Peter Victor, la réponse est simple: de façon générale, ils existeraient toujours mais suivraient en effet le changement de direction suggéré par le nouveau modèle, répondant ainsi aux nouvelles attentes de la population en termes de loisir, de culture, de biens publics, de famille, etc. En d’autres termes, il s’agit de changer les priorités de ces investissements, qui seront inévitablement influencés par d’autres éléments comme les politiques environnementales. Enfin, il s’agit d’investir également dans la cohésion sociale. Peter Victor insiste en particulier sur la nécessité de plans anti-pauvreté plus généreux.

Mettre en place une combinaison des différentes politiques présentées brièvement ici permettrait donc de créer les conditions d’un changement de société, passant d’un modèle de croissance aveugle et destructrice, à un système à croissance faible ou nulle, où bien-être se conjugue avec diminution de la pauvreté, du chômage et des émissions de carbone. Bien entendu, plusieurs questions subsistent quant à la faisabilité pratique d’un tel changement et l’influence potentielle de certains aspects non traités directement par Peter Victor – tels que le rôle de la monnaie, du système financier ou de la balance commerciale – sur les résultats du modèle. Ces limitations ne devraient cependant pas être considérées comme des obstacles à la mise en place d’un nouveau système mais plutôt comme un appel aux chercheurs à continuer à construire et améliorer des propositions d’alternatives crédibles. Pour les décideurs politiques progressistes, la base développée par Peter Victor fournit des arguments supplémentaires à la mise en place de politiques de changement vers une société durable. Enfin, l’espoir porté par Peter Victor et son projet pourront inspirer tout citoyen désireux de participer au débat et de contribuer à son échelle à un changement vers une société juste et durable.

Louise Knops et Aurélie Maréchal

Peter Victor – quelques idées clés.pdf (100.29 Ko)

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