Stratégie UE2020 : de la vulnérabilité à la durabilité

Il y a 10 ans, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE faisait le constat que depuis le lancement du marché unique en 1986, l’Europe avait délaissé sa dimension sociale. Il fallait corriger la situation et en 2000, ils adoptèrent la Stratégie de Lisbonne qui visait à faire de l’UE l’économie la plus compétitive et dynamique du monde, marquée par le plein emploi, la cohésion sociale et la durabilité environnementale. 2010 était la date-butoir pour réaliser ces objectifs. Aujourd’hui, force est de constater qu’on est retourné à la case départ. Et ce n’est pas uniquement à cause de la crise que les ambitions de départ se sont évanouies. A cet égard, il faut souligner que l’UE qui se vantait d’avoir construit le plus grand marché du monde qui devait être sa principale force souffre davantage que son grand rival d’outre-Atlantique de la crise alors que celle-ci a débuté sur le sol de l’Oncle Sam! Pire encore, cela lui prendra plus longtemps encore pour retrouver les niveaux d’emploi et d’activité d’avant la crise.

Les échecs se sont succédés dès le début et bien que leurs causes aient régulièrement été mises en lumière, aucune leçon n’a jamais vraiment été tirée. Au contraire, même les politiques néolibérales n’ont pas été capables de réaliser les objectifs purement économiques. Le dogme de la pensée dominante était beaucoup trop éloigné de la réalité. Mêmes les objectifs consensuels tels qu’un effort accrû en faveur de la recherche & développement (à la nuance près que pour les Verts Européens, de telles dépenses ne sont pas toujours synonymes de progrès lorsqu’elles ciblent le nucléaire ou le militaire) sont restés lettre morte.

La Commission a présenté le 3 mars ses propositions pour la Stratégie « UE2020″ qui prendra le relais pour la prochaine décennie et que les Vingt-Sept arrêteront lors de leurs rencontres de mars et juin. Cette contribution reposait sur une consultation menée à la hâte auprès du grand public. Cependant, celle-ci n’était pas menée de façon sérieuse: 46 jours séparaient le lancement de la consultation de la date de clôture des réponses, aucune évaluation préalable de la précédente Stratégie n’avait été menée, le Parlement européen dont les compétentes s’amplifient a été tenu à l’écart de la discussion et le nouveau débat était lancé sans prendre en compte les moyens budgétaires qui pourraient y être consacrés notamment.

Bien que la crise ait eu pour mérite de secouer la pensée unique dans les bastions même de l’économie orthodoxe, la Commission semble être entrée en résistance car ce qu’elle propose ne diffère en presque rien des politiques et objectifs poursuivis depuis 10 ans. De petites différences distinguent la nouvelle Stratégie de la version précédente: les éléments verts sont remontés à la surface, la dimension extérieure de l’UE gagnent en importance et la Commission s’est abstenue d’indiquer le taux de croissance économique nécessaire pour atteindre les objectifs proposés (répétés?).

Les écologistes estiment que l’heure n’est plus à la tergiversation. En effet, tout le monde admet (enfin!) que nous traversons une crise en millefeuilles: crise financière et économique, crise sociale, crise environnementale, crise démographique, crise identitaire et des valeurs mêmes… Nous contestons la priorité donnée à la compétitivité qui ne peut être un objectif en soi, seulement un moyen pour assouvir des impératifs sociétaux comme la réduction de la pauvreté que nous souhaitons voir diminuer de moitié tous les 5 ans jusque 2020. La R&D et l’innovation n’auront de sens que si elles sont mises au service du plus grand nombre et de l’allègement de la pression que nos activités professionnelles ou de consommation exercent sur la planète. A cet égard, si la question des émissions du CO2 et des gaz à effet de serre de manière générale est importante pour lutter contre le changement climatique, nous estimons qu’elles doivent être réduites unilaréalement de 30 % dans l’UE, voire 40 % dans le cadre d’un accord international ambitieux. Ce serait alors un effort deux fois plus important que ceuui qui est agréé. Mais, ce n’est pas tout: la réflexion doit être plus globale et doit porter sur l’ensemble des resources car à l’heure actuelle, étant donné nos modes de production et de consommation et le rapide développement de la Chine et de l’Inde, si tout le monde devait adopter notre style de vie, il faudrait plus de 3 planètes pour nous satisfaire! Impensable.
Plus de 20 millions d’emplois ont été créés entre 2000 et 2008 mais l’irruption de la crise a eu pour effet de détruire 7,5 millions en 2009 et 2010 . Le temps de lire cet article (estimons que vous prenez 15 minutes) entre 100 et 115 emplois auront été supprimés à travers l’UE… La Commission cherche à distraire notre attention de ces chiffres déprimants en annonçant un objectif-cible de 75 % d’emploi des 20-64 ans. A première vue, cela semble plus ambitieux que les 70 % visés par la Stratégie de Lisbonne (et qui, par ailleurs, sont restés hors de portée pour la majorité des Etats membres). Mais à bien y regarder, c’est tout le contraire car les 70 % portaient sur les 15 (et non 20) -64 ans. Concrètement, la Stratégie UE2020 est de ce point de vue moins ambitieuse de quelque 5 millions d’emploi! Et tandis que la voie du futur réside dans les emplois verts et les emplois de proximité en lien avec le vieillissement de la population, aucun plan d’action, aucune vision n’est déployée pour favoriser leur essor. Certes, ces emplois pourraient se révéler moins productifs que des emplois dans l’industrie. Mais qu’importe tant que les travailleurs pourront en vivre décemment et que leur utilité sociale sera grande? De même, face à un chomâge de masse dont on n’est pas prêt de sortir, il faudra relancer un débat enterré pendant de longues années par les partis progressistes et les syndicats sur la répartition du temps de travail.

Tout cela exige de fournir l’effort conceptuel pour se dégager des diktats des termes tels que croissance, productivité, compétitivité. Cela ne devrait pas être si difficule car après tout, les Etats-Unis sont réputés plus concurrentiels et riches que nous mais sont-ils réellement plus heureux que les Européens? On peut en douter à voir le taux de détention dans les prisons est le plus élevé du monde aux Etats-Unis (736 pour 100.000 habitants) et est 5 x plus élevé qu’au Royaume-Uni, 8 x qu’en France, en Allemagne, en Italie ou en Belgique. Les 40 millions de personnes dépourvues de sécurité sociale et les working poor (quoi que l’UE ait de moins en moins à leur envier de ce point de vue)doivent envier notre modèle social européen (surtout dans les pays continentaux et scandinaves). Les Européens passent parfois pour des fainéants au regard du nombre d’heures passées chaque année à travailler mais leurs collègues américains ont forcément moins de temps à consacrer à leur famille et à leur épanouissement personnel.

Dès lors, il est logique de se départir du critère le plus médiatisé qu’est celui de taux de croissance du PIB (pour rappel, ce concept avait été conçu dans nos économies d’après-guerre afin de mesurer le rythme de réindustrialisation après le carnage de la guerre) et d’en forger de nouveaux qui auront un sens. Il ne s’agit pas ici de défricher un terrain vierge puisque aussi bien le Président Sarkozy (à travers la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi) que la Commission européenne ou encore l’OCDE ont rejoint les chercheurs qui depuis des années proposent des indicateurs alternatifs. La Commission s’est même engagée en août 2009 à les promouvoir dans les institutions internationales! Il ne doit pas s’agit ici de se doter de ces indicateurs à titre purement informatif. Ils serviront de de base pour évaluer les progrès réalisés pour attirer les objectifs fixés qui devront être contraignants car dans le passé, ceux-ci n’ont pas été suffisamment pris au sérieux. Dans cette perspective, il faudra utiliser la politique de la carotte et du bâton pour inciter les Etats membres à se conformer à ce qu’ils se sont assignés à eux-mêmes; ainsi, des sanctions et amendes seraient infligées lorsque la situation n’évolue pas dans un sens favorable. Une autre manière d’amener les gouvernements à respecter leurs engagments consiste à appliquer le principe démocratique de participation de l’ensemble des parties concernées à la conception, la mise en oeuvre et l’évaluation des différents objectifs. Cela requiert que les Parlements – européen et nationaux – soient associés en amont du processus par leur gouvernement mais aussi qu’ils se saisissent sérieusement de ces sujets. Les partenaires sociaux en tant que co-législateurs en matière de politique d’emploi ainsi que la société civile organisée doivent avoir l’opportunité de s’exprimer également.

Le sauvetage indispensable des banques par les deniers publics ont mis en exergue le fait que l’Etat devait rester impliqué dans la sphère économique pour encadrer certaines activités essentielles afin de se prémunir des excès liés à l’avidité de quelques puissants acteurs. C’est une forte remise en cause du tout-au-marché qui est le mot d’ordre depuis une trentaine d’années. Nous sommes convaincus que la puissance publique doit fixer des normes minimales afin notamment d’éviter la concurrence fiscale qui met les Etats en position d’infériorité par rapport aux multinationales qui partent à la pêche aux subsides et de garantir le rôle des services publics comme instruments essentiels (au sens large, ils représentent 25 % de l’emploi) de la cohésion sociale, de la solidarité et de la transition vers une Europe respectueuse de l’environnement.

Ci-joint le texte de la résolution sur la Stratégie UE 2020 déposée par le groupe des Verts pour adoption en séance plénière le 20 mai 2010.
Résolution UE 2020.pdf (178.54 Ko)

Philippe Lamberts

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