Gilets jaunes : la transition écologique sera solidaire ou ne sera pas

Gilets jaunes : la transition écologique sera solidaire ou ne sera pas

Gilets jaunes : la transition écologique sera solidaire ou ne sera pas

Ces derniers jours, vous avez été nombreux-ses à m’écrire de France, en lien avec le ras-le-bol qu’exprime la révolte dite des «gilets jaunes » face à la politique menée par Emmanuel Macron.

Je suis très touché à la fois par l’indignation mais aussi par les encouragements à agir que ces messages m’expriment. Comme responsable politique européen, je n’ai bien entendu pas d’influence directe sur la politique conduite dans ce pays. Je peux cependant vous exprimer ma lecture de la situation. Le mouvement a essaimé en Belgique, quoique dans une moindre mesure, et cette réplique belge découle à mon sens des mêmes choix politiques.

La transition écologique, c'est-à-dire faire coïncider l’impact écologique de nos sociétés avec les limites que nous imposent la nature, ses lois et ses équilibres est une nécessité vitale pour assurer un avenir à l’humanité. Elle exige de nos sociétés des transformations profondes de nos manières de produire, de consommer, de nous déplacer, de nous organiser etc... qui n’iront pas sans efforts. Pour que ces efforts soient acceptables de nous tou-te-s, il me semble nécessaire qu’au moins trois conditions soient remplies.

La première est la reconnaissance d’une nécessité : qui en effet est prêt à changer si ce n’est pas nécessaire ? Ma conviction est que l’impératif de la transition écologique progresse fortement au sein de nos sociétés et je n’ai pas de raison de croire qu’elle est généralement niée par celles et ceux qui ont fait le choix d’aller manifester depuis plusieurs jours, en particulier en France.

La deuxième condition est celle de l’efficacité : qui peut accepter un changement s’il ne contribue pas visiblement à répondre à la nécessité ? Dans le cas qui nous occupe, un des instruments dont nous disposons pour engager la transition est la fiscalité environnementale, ou plus exactement la fiscalité sur la pollution. De la sorte, les activités polluantes sont pénalisées à la fois afin de les décourager et de financer les alternatives. Il est indéniable que les émissions de CO2 des véhicules à moteur sont un facteur qui contribue au réchauffement climatique. Renchérir le coût du transport (en commençant par égaliser la fiscalité entre les différents carburants) fait donc partie de l’arsenal des solutions requises. Sur ce plan, il y a cependant au moins deux objections fondées. La première est que d’autres modes de transport - maritime, aérien - sont aussi d’énormes émetteurs de gaz à effet de serre (et autres composés chimiques toxiques et microparticules) et qu’ils ne font pas l’objet d’une pollu-taxe comme le secteur automobile. C’est une objection fondée ; c’est bien pour cela que nous nous battons depuis longtemps pour soumettre ces autres modes de transport aux mêmes contraintes fiscales. J’imagine toutefois que le renchérissement que cela entraînera n’ira pas non plus sans contestation des usagers, en particulier du transport aérien. La seconde objection est que le produit des taxes sur les carburants ne finance que très partiellement les alternatives. Là aussi, nous appelons à ce que des investissements massifs soient réalisés dans la transition de notre mobilité.

Si la première condition - la nécessité - est satisfaite, la deuxième ne l’est que partiellement. Mais, dans la controverse soulevée par les « gilets jaunes », c’est la troisième qui ne me semble absolument pas rencontrée : la justice. Pour qu’une changement - ici fiscal - soit accepté, il est impératif qu’il soit juste, c’est à dire que les efforts soient fournis à la mesure des capacités de chacun-e. Or, dans mon intervention face à Emmanuel Macron au Parlement Européen le 17 avril dernier, je dénonçais entre autres ses choix de politique fiscale et économique, qui s’inscrivent dans le droit fil de la doctrine néo-libérale dite du ruissellement. Selon celle-ci, enrichir les riches (en macronien « ne pas jeter des pierres aux premiers de cordée ») profiterait à toute la société, ce qui est factuellement faux. Ses réformes fiscales s’inscrivent dans cette dynamique. Selon une estimation publiée par Jean Gadrey sur son blog hier, en France, les très riches (à savoir les 1% du haut de l'échelle des revenus) émettent 40 fois plus de carbone que les pauvres (les 10% les moins riches), mais ces derniers contribuent, proportionnellement à leurs revenus, jusqu'à 4 fois plus à la taxe carbone que les premiers (https://blogs.alternatives-economiques.fr/…/en-france-les-t…)

Par ailleurs, les zones rurales subissent depuis des décennies une augmentation des inégalités territoriales. Elles voient les commerces migrer hors des villages et des villes vers des centres commerciaux « à l’américaine » et les services publics sans cesse concentrés dans les plus grandes villes, sans que l’offre de transport en commun soit améliorée. Cette tendance lourde rend de plus en plus indispensable le recours à la voiture, dont les populations rurales sont dépendantes pour leur travail et leur qualité de vie.

On comprend alors que la révolte qui se manifeste ces jours-ci est d’abord et avant tout dirigée contre l’injustice, fiscale mais aussi territoriale. Elle ne peut qu’être alimentée - et vos messages en témoignent - par les saillies régulières d’Emmanuel Macron sur les travailleurs sans emploi, sur le « pognon de dingue » que coûtent les aides sociales, sur les « gaulois réfractaires au changement », les « fainéants » et bien sûr « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Tout cela ne fait que renforcer la perception qu’il est le président des riches, des gagnants de la mondialisation néolibérale et qu'il n'a pas de considération pour les autres, "ceux qui ne sont rien".

Cette révolte nous rappelle une vérité essentielle : la transition écologique ne réussira que si elle est juste, que si elle est solidaire. C’était - et c’est toujours - le titre officiel du ministère d’État qu’exerçait Nicolas Hulot. Lors de sa démission, il nous a rappelé que la poursuite de la mondialisation néolibérale était incompatible avec la transition écologique et solidaire. Emmanuel Macron a choisi la première ; nous choisissons résolument la seconde.

Crédit photo : F. Scheiber - Sipa

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