Le techno-optimisme, nouvel avatar du déni de réalité

Le techno-optimisme, nouvel avatar du déni de réalité

Le techno-optimisme, nouvel avatar du déni de réalité

Réagissant avec retard aux marches pour le climat, largement initiées par de jeunes flamandes, Bart de Wever se gargarise d’une vision optimiste de l’avenir, qu’il oppose à celle des « doom-denkers » (les Cassandres). Selon lui, si le défi climatique est bien réel, la réponse sera trouvée par la technologie qui nous sauvera du désastre annoncé. Aujourd’hui, il fait des émules en Belgique francophone, en particulier au MR : après David Clarinval (chef de groupe sortant à la Chambre des représentants), c’est le directeur du centre Jean Gol, Corentin de Salle qui reprend ce refrain, en choeur avec le désormais omniprésent Damien Ernst, professeur à l’ULg.

Dans une carte blanche aussi assertive que peu argumentée, ils affirment qu’il est possible de répondre aux défis environnementaux tout en conservant le mode de vie dit « occidental ». Je veux dénoncer ici cette imposture intellectuelle.

A titre d’exemple de notre mode de vie occidental, de Salle et Ernst mentionnent le city trip en avion, ce qui est particulièrement intéressant dans la mesure où il est peu vraisemblable que ce mode de transport puisse être motorisé autrement qu’en brûlant des hydrocarbures. Tentons de quantifier la chose : aujourd’hui, un vol domestique en Europe émet de l’ordre de 145 g de CO2 par kilomètre parcouru. L’amélioration de la performance énergétique des avions a tendance à plafonner mais admettons qu’elle puisse être amenée à 120g d’ici 2050. La généralisation du city trip à disons 50% de la population du monde, à raison d’un voyage A/R à 1.000 km de distance tous les deux mois émettrait 7.2 Gt de CO2, un chiffre à comparer aux 0.9 Gt émises actuellement par l’ensemble du transport aérien - vols passagers et fret confondus. 

En généralisant la démarche, selon le Global Footprint Network, la population mondiale actuelle produit une empreinte écologique qui dépasse de 70% les capacités régénératives de notre environnement. En d’autres termes, elle exigerait 1,7 planète pour être soutenable. Et cela alors qu’une majorité d’êtres humains demeure loin de vivre selon le mode de vie « occidental » mentionné par les comparses libéraux. Si tel était le cas, selon qu’occidental signifie allemand ou australien, l’empreinte écologique de l’humanité se situerait entre 300% et 500% des capacités régénératives de la planète. Et ceci alors que la population humaine est de l’ordre de 7.5 milliards d’humains. En 2050, les prévisions portent cette population à 10 milliards : si le mode de vie occidental parvenait à stabiliser son empreinte écologique à son niveau actuel, il faudra alors entre 4 et 6,7 planètes pour satisfaire à nos désirs individuels et collectifs.

Mais qu’à cela ne tienne, répondent en choeur de Salle et Ernst : de nouvelles technologies nous permettront de capturer le CO2 de l’atmosphère et même de le régénérer en hydrocarbures consommables par les avions, voitures, engins agricoles etc... Sauf que le second principe de la thermodynamique nous énonce cette vérité que nous impose la nature : l’énergie, si elle se conserve, se dégrade en permanence, passant nécessairement et spontanément de formes concentrées et potentielles à des formes diffuses et cinétiques. Faire croire que l’on peut indéfiniment et de manière cyclique reconcentrer l’énergie contenue dans une molécule d’hydrocarbures puis dégradée sous forme de chaleur et de CO2 en une nouvelle molécule d’hydrocarbures est une impossibilité physique. 

Et nos deux rêveurs de limiter le défi environnemental au seul climat. Ils ignorent dans la foulée ses autres dimensions : effondrement de la biodiversité, épuisement des ressources (p.ex. les phosphates sur lesquels repose notre modèle agro-industriel) mais aussi la dispersion de polluants de toute nature. A les lire, la planète serait une source inépuisable de matières premières et une poubelle de taille infinie. A moins bien sûr que nous puissions passer à une économie 100% circulaire, sans aucun déchet, ce qui à nouveau est une impossibilité physique. A titre d’exemple, il est physiquement impossible de reconcentrer le dioxyde de titane (TiO2), le principal pigment blanc utilisé dans nos sociétés, dès lors qu’il a été dispersé sous forme de peinture dans nos bâtiments ou de colorant dans notre alimentation ou nos dentifrices.

En bref, les tenants de la thèse « techno-optimiste » voudraient nous faire croire que le système même qui a produit l’aggravation sans précédent de l’impact écologique de l’humanité tout en approfondissant les inégalités et en causant à présent le recul de l’espérance de vie (après l’avoir augmentée) sera non seulement capable d’enrayer ces tendances lourdes mais de les inverser drastiquement. Leurs assertions relèvent du déni de réalité.

Ce déni est idéologiquement motivé : il s’agit bien de défendre le système économique dans son état actuel, un système construit sur l’exploitation de la planète et du vivant à la seule fin de maximiser le profit. Si la transition écologique et solidaire comporte une part de recours à la technologie, il est clair que sans une transformation profonde de nos modes de vie, il sera impossible de permettre à tous les êtres humains, présents et à venir, de vivre sur cette planète dans la dignité.

Je vous invite sur le même sujet à découvrir la carte blanche de deux de mes co-listiers Ecolo pour les élections européennes, Patrick Dupriez et Luc De Brabandère parue dans Le Vif.

Close