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La privatisation nuit gravement à la santé

28/01/2021
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Soumettre le secteur de la santé aux lois du marché peut s’avérer mortel. C’est en substance ce que pointe le dernier rapport [1] du Corporate Europe Observatory (CEO) : la marchandisation et la privatisation croissantes dans le domaine des soins de santé et des maisons de repos ont affecté la capacité de nombreux États membres à faire face à la pandémie. En cause, les pressions exercées par les politiques européennes et l’influence des lobbies du secteur.

La marchandisation rampante de la santé

Les systèmes de soins de santé sont différents d’un pays à l’autre de de l’UE mais ils ont pour la plupart subi, à des degrés divers, une vague de marchandisation soutenue par un triple processus de libéralisation (ouverture à la concurrence), de privatisation (partielle) et de dérégulation. Bien que la santé est une compétence nationale (l’UE n’y a qu’un rôle de soutien et de coordination), le secteur a ainsi partiellement et progressivement été soumis aux règles européennes de concurrence du marché intérieur, par exemple pour permettre l’accès aux services de soin par des travailleurs issus d’un autre pays de l’UE ou pour assurer la libre circulation des médicaments.

Mais la marchandisation de la santé est aussi le fruit de « réformes structurelles », basées sur les dogmes de l’efficience et de la viabilité financière des services publics, recommandées par la Commission européenne. Ces réformes ont entraîné la croissance de la sous-traitance, des partenariats public-privé, du « new public management » (une gestion publique basée sur la culture du résultat) et les ventes d’hôpitaux publics à des opérateurs privés. Les privatisations ont également augmenté durant la dernière décennie alors que les mesures austéritaires reléguaient la santé au rang de variable d’ajustement budgétaire ou de monnaie d’échange en contrepartie de prêts par la Banque centrale européenne, par exemple au Portugal et en Grèce.

Des conditions précaires aux conséquences mortelles

Le rapport CEO pointe les risques d’une privatisation des soins de santé et des structures de prise en charge des personnes âgées : conditions de travail détériorées, salaire précaire, personnel insuffisant, charge de travail et stress supplémentaires, formations raccourcies et matériel de protection manquant,… la liste est longue. Pour illustrer, les infirmières espagnoles du secteur privé doivent s’occuper de 5 fois plus de patients que leurs homologues du public, pour un salaire de 20 à 25% moindre. En outre, le secteur privé a tendance à investir davantage dans les segments les plus profitables du marché (« cherry picking »), privilégiant les patients à moindres risques et à gros portefeuilles, délaissant notamment les unités de soins intensifs et les urgences aux structures publiques.

Avec l’arrivée de la pandémie, ces tendances ont eu des conséquences parfois dramatiques. Les études ayant montré qu’une capacité hospitalière supérieure (en nombre de lits pour 1000 personnes, et en particulier en soins intensifs) se traduit par une mortalité due au covid-19 plus faible, le cas italien illustre bien le problème : le nombre total de lits est passé de 7 à 2,6 pour 1000 personnes entre 1990 et 2015, le nombre de lits dits de soins aigus (y compris de soins intensifs) a baissé de 13% entre 2010 et 2015 mais, aujourd’hui, sur 5300 lits en soins intensifs, seuls 800 sont dans le secteur privé, laissant donc un secteur public exsangue gérer le gros de la crise. 

Une étude comparative du programme de développement des Nations-Unies (PNUD) basée sur 147 pays va encore plus loin en établissant qu’une augmentation de la part des dépenses de santé allant au privé impliquerait une hausse de la mortalité dues au covid-19 [2]!

Un lobbying très actif

Le rapport documente également l’influence importante du lobby des hôpitaux privés sur le processus décisionnel de l’UE, répétant à l’envi son efficience soi-disant supérieure – une assertion relevant plus du conte de fée que de la réalité [3]– et l’avantage des partenariats publics-privés, pourtant marqués par de nombreuses défaillances [4].Le rapport met également en lumière les tentatives du secteur d’utiliser la pandémie pour obtenir davantage de fonds publics, notamment via le plan de relance européen, et avertit des liens étroits et opaques entre la Commission et le géant du conseil privé McKinsey, pourtant connu pour son rôle dans l’augmentation de la privatisation du National Health Service britannique.

L’Europe de la santé

L’activité des groupes d’intérêts m’oblige, à l’heure où l’on comprend l’importance du développement d’une « Europe de la santé » capable de mieux coordonner la réponse aux pandémies et de soutenir la résilience et l’accessibilité des systèmes de soins, à rappeler avec fermeté que la santé est un droit fondamental et universel qui doit être garanti à toutes et tous. Et qui de mieux que l’État pour assurer la continuité, la disponibilité et l’accessibilité des soins tout en planifiant les éventuelles crises futures ?

La Belgique dans le top 5

Pour l’illustrer cela, le top 5 du classement opéré par le Euro Health Consumer Index 2018 est intéressant. En effet, 4 pays sur 5 (la Suisse, la Norvège, le Danemark et la Belgique) ont des systèmes de soins de santé basés sur une intervention plus ou moins importante de l’État. 

Si la Belgique (4e place) n’a pas été épargnée par la pandémie, elle a par contre été relativement ménagée par la commercialisation des soins, ces derniers étant financés à 78% par la collectivité, même si le développement de pratiques marchandes ou de cofinancement public-privé a crû, en particulier dans les maisons de repos. Néanmoins, la dynamique est rassurante : alors que la précédente législature a été durement marquée par l’austérité, l’accord du gouvernement Vivaldi témoigne d’une véritable volonté de réinvestir dans la santé.

Pour conclure, je voudrais simplement réaffirmer mon infinis soutien et ma gratitude au personnel soignant, quel que soit son employeur, pour leur travail immense qui chaque jour sauve des vies.

Philippe

 


[1] Retrouvez le rapport du Corporate Europe Observatory ici : https://corporateeurope.org/en/2021/01/when-market-becomes-deadly
 
[2] Etude PNUD : https://www.researchgate.net/publication/341766609_Privatization_and_Pandemic_A_Cross-Country_Analysis_of_COVID-19_Rates_and_Health-Care_Financing_Structures 


[3] Etude Eurofound : https://www.eurofound.europa.eu/publications/report/2017/delivering-hospital-services-a-greater-role-for-the-private-sector#tab-01


[4] Etude de la Cour des comptes : https://www.eca.europa.eu/en/Pages/DocItem.aspx?did=45153 

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